Liverpool – Real Madrid, mai 1981. M’sieur l’Marquis nous raconte.

Finale de la Coupe d’Europe des Clubs Champions – Paris 27 mai 1981

Liverpool vs Real Madrid

 

     Je ne sais pas combien de fois on m’a demandé de raconter cette histoire; je ne compte plus, mais peu importe, car elle est toujours pour moi un moment privilégié de ma vie et je ne me lasse pas de la partager. Alors voilà :

     Début 1971 mes parents emménagent à Paris, à un quart d’heure du Parc des Princes et dés son inauguration le 25 mai 1972 (j’ai alors 13 ans), je découvre ce nouveau stade à l’architecture révolutionnaire à l’occasion d’un match amateur qualificatif pour les JO de Munich, entre la France d’Horlaville et l’URSS de Blokhine. C’est immédiatement le coup de foudre pour … la verdure de la pelouse !

     Quand j’y repense, j’ai eu vraiment beaucoup de chance, car j’ai pu assister à toutes les finales de Coupe de France pendant des années, à commencer par OM Bastia avec Magnusson, Skoblar, Carnus, Bosquier, les matchs du grand St Etienne (mon équipe de coeur), les matchs internationaux avec l’avènement de l’équipe de France de Platini (Bulgarie, Hollande etc) le Brésil de Rivélino, la RFA de Beckenbauer et Müller et des matchs amicaux qui en l’absence de grande équipe parisienne sur la scène internationale, créaient toujours l’évènement et remplissaient les tribunes en faisant venir le Barça de Cruyff puis Maradona, et l’Arsenal de Charlie George et Alan Ball.

     Et puis il y eu deux finales de Coupes d’Europe. La première en 1975, quand le Bayern, après avoir éliminé Saint Etienne en demi finale, remporte 2-0 sa deuxième victoire aux dépends du Leeds United de Don Revie, Billy Bremner et Peter Lorimer. Je me rappelle très bien de ce match car comme à l’époque, les supporters des deux équipes étaient mélangés dans les mêmes tribunes, j’ai été témoin des premiers incidents au parc.

     Si ce soir là, le Bayern gagna, il le dut en parti à une grossière erreur d’arbitrage du français Kitabjan qui en refusant un but valable à Lorimer, allait mettre le feu aux poudres et rendre l’après match irrespirable avec le saccage des cafés tout autour de la porte d’Auteuil.

     Cela ne sera pas sans effet pour la venue de Liverpool, six années plus tard.

     Ma deuxième finale Européenne fut beaucoup plus calme et opposa en 1978, Anderlecht à l’Austria de Vienne en Coupe des Coupes et ce fut un festival de l’extraordinaire Rensenbrink qui presque à lui tout seul permis au club belge de remporter le trophée 4-0.

     A ces rencontres de football il faut ajouter tous les matchs de rugby du tournoi (Gareth Edwards, JPR Williams, Andy Irvine, Mike Gibson, Andy Ripley, Willie John McBride) et les tournées des Australiens, des Sud Africains et bien sûr des Blacks, dont le mythique match de 1973, où l’équipe de Ian Kirpatrick, Joe Karam et Sid Going après avoir écrasé l’Australie, vint défier les européens sur leur terre et particulièrement le Pays de Galles encore au sommet du jeu.

     L’Europe du rugby ne fut pas déçue, car mis à part l’incomparable « match du siècle » perdu contre les Barbarians à Cardiff et un nul contre des Irlandais vaillants mais chanceux, les Blacks n’alignèrent que des victoires.

     Ainsi, lorsqu’ils s’annoncèrent à Paris, les Bleus convoquèrent ce qui se faisait de mieux dans le rugby français en terme de combattants sans peur et de guerriers indomptables : Spanghero, Cester, Estève, les piliers basques Azarète et Iraçabal, les arrières Cantoni et Bertranne et puis à la mêlée, un jeune génie à la carrière bien trop courte : Max Barrau !

     Résultat : 13-06, victoire historique de la France dans un délire d’enthousiasme populaire et de ferveur médiatique.

     C’était magnifique et pour comprendre à quel point l’époque était différente, à la fin du match, afin de voir mes héros de plus près, j’ai attendu le car des joueurs. Comme il n’arrivait pas et que les grilles du Parc étaient grandes ouvertes et sans aucune surveillance, je suis descendu dans le parking avec mon drapeau, ma casquette et ma corne de brume. Personne ne faisant attention à moi, lorsque les joueurs sont arrivés, le plus simplement du monde, ils m’ont tous signé un autographe et leur légendaire capitaine Ian Kirkpatrik a même emprunté mon drapeau tricolore, pour aller l’agiter dans le car … Il était bien gentil le capitaine des néozélandais, mais c’était mon drapeau et je n’avais pas du tout envie de l’abandonner comme ça. Alors, à mon tour, je suis monté dans le car pour le récupérer, puis je suis rentré chez moi, persuadé d’avoir été un Black pendant quelques secondes !

     Si je raconte ces souvenirs, c’est parce que tous ces matchs incroyables auxquels j’ai assisté, m’ont rempli de rêves et m’ont fait prendre conscience de la chance dont j’ai bénéficié pendant une dizaine d’années.

Oui, j’en ai vraiment profité, mais j’avais mis la barre tellement haut dans les étoiles que rien de mieux ne pouvait m’arriver … enfin, c’est ce que je croyais, avant cette inoubliable journée du 27 mai 1981 !

     Comme beaucoup d’adolescents de mon âge, les verts de Saint Etienne ont enthousiasmé ma jeunesse et on ne peut imaginer aujourd’hui l’impact délirant que ce club a eu en France entre 1974 et 1980. Bien sûr en mai 1976, au lendemain de la finale perdue de Glasgow, j’ai séché les cours pour les voir défiler sur les Champs Elysées et lorsque en 1977 ils rencontrèrent Liverpool, ma passion pour les Beatles s’associa à ces deux matchs, et l’immense déception de voir les verts se faire éliminer en quart de finale, fut atténuée par le respect que j’eus spontanément pour cette ville si mystérieuse et si lointaine encore.

     Désormais, j’allais suivre Liverpool à distance, plus par affection pour les Beatles que pour le football, car est-il utile de rappeler que dans les années soixante dix, il n’y avait pas d’internet, que la télévision ne retransmettait dans l’année que quelques matchs de l’équipe de France, de Saint Etienne, la finale de la Coupe de France, les trois finales de Coupes d’Europe et que le seul match anglais que l’on pouvait espérer voir était la finale de la Cup avec tout son cérémonial grandiose et fascinant. Bref, à part l’Equipe, il n’y avait strictement rien pour suivre des résultats; et je dis bien résultats, pas commentaires.

     Si je dois résumer cette première période Liverpuldienne de 1977 à 1981, je ne vois que le mot « pointillés », mais « pointillés » suffisamment réguliers pour que j’attende avec impatience cette journée de mai 1981 et la finale contre l’immense Real.

     Inutile de préciser que je n’avais pas de place, mais je ne m’en souciais guère. Depuis 10 ans, j’avais trouvé des places partout où je l’avais voulu, que ce soit au stade ou dans des concerts intouchables (Pink Floyd, Dylan, Wings).

     Alors au matin du match, après les cours, je suis rentré chez moi tranquillement en métro.

     Les jours de match, c’était vraiment sympa de croiser des supporters promenant leur bonhomie dans Paris, particulièrement ceux du rugby; mais là c’était impressionnant. J’étais surpris et amusé de voir des hommes en rouges un peu partout et devant la mine légèrement méprisante de la majorité des passagers, je souriais en pensant que seuls les amateurs de football pouvaient comprendre qu’il se préparait un événement historique : la finale de le Coupe d’Europe des Clubs Champions !

     J’en profitais pour aborder ces « Kopites » et leur demander s’ils n’avaient pas une place en trop.

     Cette technique c’était révélée profitable pratiquement à chaque occasion, mais cette fois-ci invariablement, ils me répondaient « no chance », ajoutant même dans un anglais qui n’avait rien à voir avec celui de la BBC, qu’avant d’en revendre, ils aimeraient bien en trouver pour eux !

     Je n’en revenais pas : Qui étaient ces fous, qui se déplaçaient aussi loin de chez eux sans place ? Je n’avais jamais vu ça et pour moi, cela ne présageait rien de bon.

     Je compris qu’ il me faudrait aller au parc sans attendre et que pour la première fois, j’allais probablement souffrir pour obtenir ce qui, je ne le savais pas encore, resterait mon graal.

     Après être passé chez moi déposer mon sac, je repris le métro pour 5 stations, direction porte d’Auteuil. Il devait être 13h, et là quand je suis sorti je vis pour la première fois la « red army ».

     Il y en avait partout et cette impression était accentuée par les cordons de CRS, qui pour la première fois, formaient un large périmètre se sécurité tout autour du parc et en protégeaient l’accès.

     La triste mémoire de la finale perdue par Leeds et de tous les saccages qui s’ensuivirent avaient laissée des traces.

     Je commençais ma recherche de billet et invariablement la réponse était la même. Enfin pas tout à fait. Je repérais un groupe de deux ou trois types, pas vraiment avenants et qui semblaient rester discrets. Ils n’avaient pas du tout l’air de supporters et leur attitude, qui ne m’était pas inconnue, sentait le marché noir à plein nez. Je tentais ma chance sans grande conviction, persuadé de n’avoir pas les moyens, mais sait-on jamais, sur un malentendu ou sur ma bonne bouille ils pourraient me faire une fleur. La réponse fut sans appel : 500 FF pour une place en virage soit en moyenne dix à vingt fois plus cher, soit bien au delà de mes capacités. Il ne me restait qu’à retourner auprès des supporters (des vrais) et continuer ma quête. Honnêtement, je n’y croyais déjà plus parce qu’avec leur nombre qui ne cessait de croitre, pour la première fois j’étais prêt à renoncer.

     Tant pis, j’allais profiter de l’après-midi en essayant de faire quelques rencontres, puis je rentrerai voir le match à la télévision.

     Au hasard, je posais encore « la question » et comme un boomerang, « la même réponse » me revenait systématiquement,

     Visiblement ne pas avoir de place ne les tracassaient pas plus que ça, puisqu’il y avait de la bière et pour l’instant aucune urgence.

Ils étaient cinq ou six, l’un d’eux avait le drapeau de l’Union Jack sur le dos, il s’appelait Michael Corcoran, et puis il y avait Jimmy Nicholson, John son beau-frère, Bobby et puis les autres dont le nom m’échappe aujourd’hui. Je ne sais pas comment c’est arrivé, mais on a partagé des bières et on a sympathisé. Eux non plus n’avaient pas de place, alors je leur ai parlé de ces revendeurs à la sauvette et du prix exorbitant des billets. Inutile de dire qu’ils étaient méfiants et ne parlant pas un mot de français, ils craignaient de se faire salement enfumer. Alors ils m’ont fait confiance et m’ont demandé d’aller négocier pour eux, d’abord pour l’un d’eux, puis après chacun leur tour.

     Je m’en suis pas trop mal sorti et ils ont pu acheter des places à un prix encore beaucoup trop élevé pour moi, mais satisfaisant pour eux.

     Il devait être quatre heure de l’après-midi, leur décontraction c’était révélée payante et il ne leur restait plus qu’à attendre l’heure du match en éclusant bière sur bière. Je restais avec eux, déçu de ne pas avoir de place, mais heureux d’avoir partagé ces quelques heures avec ces étrangers si amicaux et si originaux.

     Honnêtement je suis resté aussi parce que j’espérais secrètement que quelqu’un me proposerait une place au dernier moment à un prix raisonnable, mais malheureusement, il était 19h45, il me fallait 15mn pour rentrer chez moi et la finale était à 20h15. Le coeur gros je du me résoudre à les quitter et à me diriger vers le métro.

     C’était la première fois que je ratais un match auquel je voulais assister et en montant dans le wagon, je n’arrivais pas a oublier cette après-midi passée avec cette bande de supporters, joyeux, drôles, simples et j’allais le découvrir, généreux.

     La sonnerie annonçant la fermeture de la porte résonna : Si je restais, je voyais le match à la télévision et si je sortais …

     C’est une des meilleures décisions de ma vie, parce qu’aujourd’hui encore, nous sommes amis !

     Quand la porte du métro s’est fermée, j’étais déjà sur le quai à courir vers un Parc des Princes qui n’avait jamais aussi bien porté son nom.

     Il était huit heures et devant le barrage de CRS qui filtrait l’accès au stade, Jimmy, Michael, John, Bobby et les autres me cherchaient partout : Pour me remercier de les avoir aidé, ils m’avaient acheté une place !

     Le reste c’est l’histoire du foot : Il est presque 20h15, le match va commencer, nous montons dans la tribune Auteuil et là je découvre un spectacle éblouissant. Le stade est au trois quart rouge, tout le monde est debout et dans le vacarme d’avant match, monte soudain une rumeur qui se fait chant et écrase tout sur son passage. Je ne savais pas ce qui arrivait. J’avais l’habitude de vociférer « Allez la France, allez la France, allez etc » ou des banalités de supporters dans le genre, mais là, c’était beau comme un cantique; c’était beau, intense, rempli d’émotion et ça durait longtemps: c’était « You’ll never walk alone ». Je ne savais même pas que ça existait, je ne connaissais rien de ce club et tout d’un coup j’étais ébloui, happé par leur unité. J’étais au milieu de cette foule qui ne faisait qu’un, une foule puissante et amicale et j’en faisais partie. Oui j’en faisais partie, parce qu’ils m’y avaient invité. Et cela me rendait heureux.

Quand à la 82ème minute Kennedy ouvre la marque, pour la première fois j’ai senti les travées du Parc trembler. A 1-0, ils savaient que c’était terminé, que leur défense fermerait la porte pour de bon.

     Liverpool était Champion d’Europe pour la troisième fois.

     Troisième victoire pour Bob Paisley en Coupe d’Europe des Clubs Champions. J’apprendrai plus tard, qu’en 8 années, son palmarès resterait inégalé : 3 fois Champions d’Europe, une Coupe de l’UEFA, 6 titres de Champions d’Angleterre, 3 League Cup, une super Coupe et 5 Charity Shield.

     J’apprendrai aussi, bien plus tard, que Bill Shankly était dans les tribunes du Parc pour l’un de ses derniers matchs, sinon son dernier.

     « Gaie Paris, Gaie Paris, Gaie Paris … » Après l’euphorie de la victoire, je dus trouver un endroit pour fêter l’évènement. Autour du parc, tout était fermé et il fallut prendre le métro pour atterrir dans un petit bistrot à La Motte Piquet Grenelle. Il était presque onze heures et la patronne, une dame âgée, se préparait à fermer quand nous avons débarqué. Vu les litres de bières que nous avons éclusés (ils ne m’ont pas permis de payer une seule tournée !) et les chansons des Beatles qui ont rythmées la soirée, elle ne l’a pas regretté et nous a avouée n’avoir pas connu d’ambiance pareille depuis la libération; une boutade sans doute…quoique.

     Quand il fallut se quitter, nous avons, comme dans toutes soirées arrosées, échangé nos adresses.

     J’avais vécu un moment incroyable et je savais qu’il serait sans lendemain.

     Et j’avais raison, il n’y eu pas de lendemain … mais il y eu un surlendemain.

     J’étais devant ma télévision et les informations ne parlaient que de Liverpool : C’était le 15 avril 1989 !

     Liverpool ! … Huit années bien remplies étaient passées, j’étais marié, père de famille, mais tous les souvenirs de cette soirée me revenaient à la mémoire, je n’avais rien oublié, qu’étaient-ils devenus, étaient-ils aussi à ce match ? Je n’en savais rien et j’étais bouleversé par ces cadavres alignés sur la pelouse d’Hillsborough.

     Je fouillais dans mon petit carnet d’adresse et je retrouvais celles de Michael Corcoran et de Jimmy Nicholson. Nous n’avions jamais eu de contact depuis 1981 et je ne savais pas s’ils y habitaient encore. Peu m’importait, je voulais envoyer un lettre de condoléances et de soutien.

     Au hasard, je l’adressais à Michael en demandant de faire suivre à Jimmy.

     Michael avait déménagé mais sa maman transmis ma lettre à celle de Jimmy, qui l’a donna à son fils. Trois jours après, mon téléphone sonnait …

Yves

M’sieur l’Marquis

La RédactionLiverpool – Real Madrid, mai 1981. M’sieur l’Marquis nous raconte.