Jordon Ibe le Magnifique

Peu connu du grand public, Jordon Ibe commence doucement à montrer toute l’étendue de son talent à l’Europe entière. Fraîchement rapatrié de son prêt par Brendan Rodgers, ce dernier n’hésite pas aujourd’hui à installer le jeune gamin dans la position du titulaire. Retour sur le parcours d’un ancien mal compris.

Un talent mal exploité

Jordon Ibe ouvre les yeux pour la toute première fois à la fin de l’année 1995, dans la banlieue sud de Londres. C’est dans cette ville que le jeune garçon fera ses premières classes. Après de nombreux essais dans divers clubs de la capitale anglaise, c’est finalement Charlton qui donne sa chance au gamin et lui offre ses premières émotions footballistiques. Alors âgé de 8 ans, Ibe touche d’un orteil son rêve d’intégrer un jour un club de football professionnel.

Cette saison, Jordon admirera de plus près les belles performances des Addicks qui, mené par Di Canio et Konchesky, termineront l’année à la 7ème place de Premier League. Il assistera ensuite impuissant au déclin de ce club, jusqu’à sa relégation à l’issu de la saison 2007. C’est d’ailleurs à Anfield qu’aura lieu leur dernier match au sein de l’élite du football anglais. A l’issue de cette même année, Charlton décide de ne pas renouveler le contrat qui le liait à ce jeune joueur. Jugé trop petit, trop frêle et craignant qu’il ne pourrait s’adapter à la rudesse physique de ce sport, Charlton lui claque la porte au nez.

Tête basse, il quitte donc le club et avec lui s’envole l’ambition de devenir un jour professionnel. Pour Jordon c’est sûr, ses chances sont désormais réduites à néant. Face aux caméras du club de Liverpool quelques années plus tard, il raconte que cette mésaventure lui a « brisé le cœur », avant d’ajouter que vivre pareille situation à un si jeune âge « [l]’aidera beaucoup tout au long de sa carrière ». Ibe réalise donc rapidement combien ce milieu complexe n’offre que peu d’opportunités. Une situation qui l’oblige à donner le meilleur de lui-même à chaque instant.

Wycombe comme deuxième maison

Ibe retrouve finalement le sourire après que le club de Wycombe Wanderers et son coach Paul Lambert l’acceptent dans ses rangs. Celui qui a mené ce petit club de 4ème division anglaise dans le dernier carré de la League Cup la saison précédente voit en lui un talent certain, destiné à briller parmi les plus grands. Le manager vainqueur de la C1 97 quittera finalement le staff la saison suivante, mais les différents entraîneurs qui lui succèderont lui maintiendront sa confiance et lui apporteront tous un soutien sans faille. Cocooné et la tête sur les épaules, Ibe jongle entre le cuir et la poursuite de ses études.

Rapidement, il montre des qualités supérieures à celles d’un gamin de son âge. C’est donc tout naturellement qu’il se voit récompensé sous les ordres de Gary Waddock. Ce dernier voit même en lui « le gamin le plus talentueux qu’il ait jamais vu ». Au cours du 1er tour de League Cup 2012 face au grand rival Colchester, le technicien lui offre ses toutes premières minutes de jeu en remplaçant Scott Donnelly à la 104ème minute de jeu. Son entrée coïncidera avec l’égalisation des siens une minute plus tard. Du haut de ses 15 ans et 244 jours, il participe ainsi à la victoire de WW au bout d’une cruelle séance de penalty.

Plus tard dans la saison, le numéro 33 inscrit son tout premier but officiel sur la pelouse d’Adams Park face à Sheffield. Après avoir sereinement dribblé 3 joueurs adverses, il décide de déposer le ballon dans la lucarne. Un moment particulier qu’il célèbrera longuement avec sa famille venue le voir jouer. A cette occasion, il devient le plus jeune buteur de l’Histoire de la Football League. En conférence d’après match, son coach louera les qualités évidentes de son joueur en insistant sur le fait qu’il réalise des performances de grand standing alors qu’il n’est âgé que de 15 ans.

La folie s’accentue alors autour de ce phénomène. Arsenal, City, Chelsea, United, Fulham, tous les plus grands clubs anglais s’intéressent au phénomène de 15 ans qui affole déjà les défenses de par ses dribbles, sa vitesse et son aisance technique balle au pied. C’est finalement Liverpool qui met le grappin sur ce joyau pour 500.000£ + bonus. Waddock jugera ce transfert comme « un transfert fantastique pour lui », avant d’ajouter qu’il n’a « aucun doute quant à sa future réussite ». Après 7 matchs sous la tunique des Chairboys, Ibe quitte ainsi son Londres natal et rejoint le nord de l’Angleterre quelques jours avant Noël 2011.

Ses premiers pas dans la cour des grands

Le rêve de gosse de Jordon est enfin arrivé. A force de travail et d’abnégation, le jeune de 16 ans intègre un effectif de Premier League. Pour ses premiers pas à Liverpool, il rejoint l’équipe U18 au côté de Raheem Sterling notamment. En attendant la fin de saison, King Kenny laisse tranquillement le joueur prendre ses marques dans ces divisions de jeunes. Puis, avec l’arrivée de Brendan Rodgers l’été suivant, Ibe s’immisce dans le groupe pro en participant à la tournée américaine de présaison. McLaughlin, Morgan ou encore Wisdom seront également du voyage.

Au cours de la saison, Ibe continue sa progression dans l’effectif jeune, Rodgers ne souhaitant pas voir son prodige se brûler les ailes. Mais après de bonnes performances au sein de l’Academy ainsi qu’en FA Youth Cup où il inscrira un triplé en ¼ de finale, Rodgers commence à le convoquer en équipe première. En mars 2013, le coach nord-irlandais inscrit son nom pour la première fois sur une feuille de match. C’est le directeur de l’académie des jeunes Alex Ingelthorpe qui le lui apprendra : « il m’a dit que j’allais voyager avec l’équipe première. Je n’y croyais pas, j’ai pensé à une plaisanterie ». Cependant, sa première apparition attendra.

Ce même Ingelthorpe aura eu un rôle important dans la progression de Jordon, insistant sur le fait que la flexibilité des postes est une clé importante dans la réussite d’un jeune : « A l’Academy, je l’ai fait jouer à tous les postes offensifs possibles. Si l’on offre plus d’opportunités à un joueur d’occuper diverses positions, cela augmente sa chance de jouer puisqu’il peut couvrir 2 ou 3 postes ». Il expliquera également lui avoir présenté énormément de vidéos de Cristiano Ronaldo pour travailler sur son placement et son positionnement face au but. En fin de saison, conscient des énormes progrès du gamin de 17 ans, Rodgers lui offre sa toute première titularisation à l’occasion de la dernière journée de Premier League face à QPR.

Un besoin de jouer régulièrement

Malgré les bonnes volontés du coach d’intégrer Ibe une deuxième année consécutive à la tournée de présaison ou encore d’inscrire son nom sur quelques feuilles de match, force est de constater que le jeune garçon doit obtenir davantage de temps de jeu. Trop souvent barré par Moses, Aspas ou Sterling, celui qui récupère son numéro 33 après le départ de Shelvey se fait ainsi prêter à Birmingham jusqu’à la fin de saison. Un transfert vers la Championship qui lui permettra d’acquérir une expérience nécessaire à son développement de joueur.

L’entraîneur Lee Clark analyse le joueur de cette manière : « C’est un joueur polyvalent pouvant jouer sur le flanc gauche ou droit, très rapide et solide pour son âge. Dans les matchs un peu serrés, il peut apporter quelque chose de différent qui tourne en notre faveur ». Ibe réalisera finalement une saison intéressante, totalisant 11 apparitions pour 1 réalisation et 1 passe décisive. Dès lors, il sera vu comme un acteur important dans le maintien de ce club en Championship. De retour de prêt, il se voit réintégrer immédiatement le groupe pro mais émet le souhait de retourner faire ses preuves en division inférieure dans le but de glaner à nouveau du temps de jeu.

Il rejoint ainsi l’effectif de Derby County sous les ordres de Steve McClaren. Ce dernier se dit heureux de pouvoir s’appuyer sur un tel joueur et pense « l’aider sincèrement dans le développement de sa carrière ». Là-bas, il explose littéralement. Une situation qui ne surprend que très peu son coach à l’Academy : « Regardez-le, il joue devant des foules de spectateurs, managé par un grand coach, dans une bonne équipe. Ce prêt le rendra plus confiant pour une place en équipe première à l’issue de son prêt ». Ce n’est pas peu dire puisque son niveau affiché à Derby incitera Rodgers à écourter le prêt et le récupérer. En ½ saison, Ibe totalise 5 pions pour 20 apparitions.

Retour gagnant à Liverpool

Rodgers rapatrie donc sa pépite plus tôt que prévu en cours de mercato hivernal, alors que certaines rumeurs parlaient surtout d’un retour payant du Lillois Divock Origi. Le tacticien jette son dévolu sur l’international U20 anglais, voyant son prêt à Derby être une franche réussite : « Je remercie Steve et son staff pour l’excellent travail fait pour Jordon ». Avec ce retour en équipe première, le coach nord-irlandais lui promet en conséquence du temps de jeu. Celui-ci viendra au moment du Derby de la Mersey, 224ème du nom.

Dans ce match si particulier, tant par l’enjeu que par le fait que cela soit le tout dernier Derby que disputera Steven Gerrard, Rodgers confirme que son retour de prêt n’est pas le fruit d’une envie passagère. Pour sa deuxième titularisation en Premier League, Jordon va même voler la vedette à Gerrard et se payer le luxe d’être élu homme du match. Percutant et dynamitant sur son côté droit, il verra même l’un de ses tirs repoussé par les montants. On était tout proche du rêve éveillé. Gerrard louera la prestation de son coéquipier en la définissant de « fantastique » et de « sensationnelle ». Des éloges qui font oublier qu’il n’a même pas 20 ans. Il terminera en décrivant l’homme comme « la combinaison parfaite entre Sterling et Sturridge ».

Face à Tottenham la semaine suivante, Rodgers décide à nouveau d’aligner le gamin. Disposé sur le flanc droit de l’attaque liverpuldienne aux côtés de Markovic, la combinaison des deux joueurs pouvait être source de questionnements avant le début du match. Mais la vérité du terrain montrera une complicité évidente entre ces deux hommes. Pour un premier partenariat, ils ont tout bonnement cambriolé le côté droit du terrain. A nouveau, il sera un grand artisan de la belle performance des siens.

Et puisque jamais deux sans trois, il sera une nouvelle fois auteur d’une performance hors-norme pour son premier match européen face au Besiktas. Ibe régale et paye l’addition. Il sera à l’origine de la faute menant au pénalty transformé par Balotelli et comptabilisera sur ce seul match un nombre de dribbles supérieur à tout autre joueur depuis le début de la compétition. Quand on vous dit que c’est un talent exceptionnel ! Ibe semble définitivement voué à un avenir radieux.

Les début du jeune joueur cadet de Sterling d’une année exactement sont donc très intéressants. Brendan Rodgers prouve dans le même temps que ses divers prêts dans l’échelon inférieur à Birmingham et Derby County ont considérablement renforcé le bonhomme. Psychologiquement et sportivement, Ibe est revenu avec une expérience qui risque de le mener très haut. Liverpool a de son côté de quoi voir venir avec ses jeunestalents qui grouillent dans l’effectif. Mais aujourd’hui, c’est bien Charlton qui doit se mordre les doigts de ne pas avoir cru au talent du jeune homme.

Écarté un petit mois des terrains, Jordon Ibe devrait revenir rapidement et encore plus fort.

 

Bruno Pessiot

La RédactionJordon Ibe le Magnifique